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René DUCHEZ : l'incroyable vol des plans du mur de l'Atlantique

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René DUCHEZ : l'incroyable vol des plans du mur de l'Atlantique

Message  Thomas Dietrich le Jeu 25 Aoû 2016 - 15:16


René Duchez (1903-1948) alias "François"

Lorrain d'origine, René Duchez , artisan peintre à Caen, rue du Stade manifeste un patriotisme intransigeant dès les débuts de l'Occupation.

A l'automne 1940, contacté par un collègue de travail, le couvreur René Vauclin, il entre dans un petit groupe de Résistance qui s'intègre peu après à l'Armée des Volontaires puis, au printemps 1942, à l'OCM et à son réseau Centurie.

Sous le pseudonyme de "François", il fait dès l'origine partie de l'état-major régional avec la responsabilité du 2e Bureau (renseignement), assisté dans cette tâche par son épouse, Odette ("Françoise"). Grâce au travail de ses nombreux agents, il peut transmettre à Londres une multitude d'informations sur les défenses allemandes. Il participe également au sauvetage d'aviateurs alliés abattus au-dessus de la région au sein du réseau Marie-Odile que dirige Léonard Gille .

Duchez serait précieux dans une école d'espionnage: il est l'exemple parfait du type d'homme qu'on ne doit à aucun prix employer dans un réseau de renseignements. Peintre en bâtiment, marié, père de famille, il est bavard et imprudent. Le meilleur homme du monde, certes, et d'une bravoure qui n'a pas son égale dans la bonne ville de Caen. Mais, chaque jour, la clientèle des bistrots est informée par ses soins des péripéties du match René Duchez-Adolf Hitler (c'est le second, malgré ses moyens, qui va le plus souvent au tapis). Fanfaron comme un Méridional n'oserait pas l'être, il fait recette à l'heure de l'apéritif. On sourit, on rit, on lui tape dans le dos. Sacré Duchez ! On se dit que s'il était vraiment Résistant, il y a belle lurette qu'il aurait été invité à visiter les caves de la Gestapo, au n° 25 de la rue des Jacobins (actuellement l'emplacement du n°44). La plupart des membres du réseau Centurie, dont fait partie Duchez, croient fermement que la chose ne saurait beaucoup tarder. Le peintre en bâtiment est leur souci constant. Ils multiplient en vain les supplications, les avertissements, les mises en demeure. Duchez répond en leur conseillant de garder leur sang-froid. Sa phrase favorite : « Du sang-froid, encore du sang-froid, toujours du sang-froid! » Une calamité. Il n'est guère que deux catégories d'hommes dont Duchez ne trouble pas le sommeil : ses chefs, d'une part, et notamment l'avocat Léonard Gille, parce qu'ils connaissent la ruse énorme du personnage ; et les sbires de la Gestapo d'autre part, car ils croient le peintre trop bête pour être dangereux.

Après l'arrestation de sa femme par la Gestapo en novembre 1943. René, confiant ses responsabilités à Roger Dechambre, se réfugie à Bretteville-sur-Laize, puis au Tourneur où il se trouve encore lors du Débarquement. Il regagne alors Caen et participe aux combats lors de la libération de la ville, au sein de la compagnie FFI Fred Scamaroni , avec le grade de capitaine.

À la Libération, il reçoit les félicitations personnelles du général Kœning, commandant en chef des Forces françaises de l’intérieur, lors de sa venue à Caen.

Il meurt prématurément en août 1948. Une rue lui rend hommage dans le quartier de la Folie-Couvrechef.


Comment René Duchez vola les plans du Mur de l'Atlantique :

Marcel Girard était chargé par le Colonel Remy de contrôler la zone côtière allant de Saint-Malo à l'embouchure de la Seine en passant par Cherbourg, et sachant que Londres attachait une importance particulière à être exactement renseigné sur la façon dont l'ennemi concevait la construction de son Westwall, ou «Mur de l'Atlantique ».

Il existait alors à Caen, tout près de l'église Saint-Pierre, un modeste bistrot (café des Touristes, qui existe toujours), dont Paul, le patron, servait de «boîte aux lettres» au petit groupe de résistants qui s'était rassemblé autour de Girard. Ceux-ci avaient l'habitude de s'y retrouver chaque soir pour y échanger leurs tuyaux sous le couvert d'une inoffensive partie de dominos.

Au soir de ce mercredi 6 mai 1942, le peintre en bâtiment René Duchez , accoudé au zinc, buvait son apéritif en bavardant avec Paul, tandis que ses amis le plombier Deschambres, l'agent d'assurances Harivel et le garagiste Dumis, jouaient aux dominos, parlant à mi-voix.
En sa qualité de Lorrain, Duchez avait déjà éprouvé les rigueurs de l'occupation pendant la Grande Guerre et en conservait une haine solide des Allemands comme de toute forme de contrainte poussant ses convictions jusqu'à renoncer au tabac depuis qu'il était rationné. Emigré en Normandie, il jouait aux Allemands des tours pendables, déclarant à ses amis justement inquiets des risques qu'il prenait, et qu'il leur faisait courir: «Il faut du sang-froid, toujours du sang-froid.»
Il entendit l'un d'eux faire allusion à l'Organisation Todt, chargée de la construction du «Mur Atlantique», et cela évoqua dans l'esprit de Duchez le souvenir d'une affichette qu'il avait vue à la mairie : il s'agissait d'une adjudication proposée par l'organisation en question, se référant à la pose de papiers dans deux pièces d'un immeuble de la rue de Geôle qu'elle avait réquisitionné. Vidant son verre, Duchez alla relire l'affichette et vit que l 'adjudication expirait précisément ce même 6 mai, à 17 heures. Le délai était passé.
Cette pose de papiers n'offrait aucun intérêt en soi, et Duchez n'avait pas jugé utile de soumissionner. Mais quelque chose le poussa à se présenter le lendemain matin devant l'immeuble de la rue de Geôle au volant de sa camionnette. La sentinelle qui se tenait devant sa guérite réclama au Français l'ausweis dont il était dépourvu. Duchez répondit dans sa langue qu'il venait pour l'adjudication, mot que l'Allemand ne comprit pas. A son tour, Duchez parut ne pas comprendre le «Raus!» qui lui était lancé de façon impérative, et la sentinelle se fâcha. Attiré par le bruit, un sous-officier sortit de l'immeuble. «Je viens pour l'adjudication», répéta Duchez, qui ne fut pas davantage compris. Alors il fit mine de peindre à l'aide d'un pinceau imaginaire la guérite déjà recouverte de diagonales noires et blanches. Croyant que le Français se moquait, le sous-officier le saisit au col de sa veste et l'entraîna au corps de garde. Un officier passait dans le couloir et s'enquit des raisons du tapage. Ayant entendu son subordonné, il se tourna vers Duchez qui, pour sa  défense, parla de l'affichette qu'il avait vue à la mairie. Un lieutenant fut appelé et dit à Duchez après l’avoir interrogé: «C’est trop tard. Les offres devaient être faites hier, avant 5 heures de l'après-midi. Mais venez avec moi. Je désire savoir à combien vous estimez ces travaux.»
Les deux pièces qu'il montra à Duchez étaient vides. Toujours écoutant son instinct, notre camarade énonça un chiffre très inférieur au prix de revient. Surpris, le lieutenant sortit pour revenir l'instant d'après: «Le Bauleiter Schnedderer va vous recevoir, dit-il. Suivez-moi.» (Bauleiter = chef de chantier, équivalent à un grade de major dans la Wehrmacht)
Le lendemain 8 mai, Duchez mit sous les yeux de Schnedderer ses albums d'échantillons, Tandis que l'Allemand les examinait, on frappa à l'une des deux portes de son bureau. Duchez vit entrer un officier accompagné d'un sous-officier porteur d'une haute pile de documents qui fut déposée sur un coin de la longue table à laquelle le Bauleiter était assis. Se levant, celui-ci prit le document du dessus de la pile, se dirigea vers la fenêtre, et le déplia en partie pour l'examiner par transparence. Duchez reconnut le tracé de la côte normande allant de l'embouchure de la Seine à celle de l'Orne.
Ayant discuté en allemand avec l'officier, Schnedderer remit le document sur la pile et, restant seul avec Duchez, recommença a examiner les échantillons. On frappa une nouvelle fois, mais cette fois à la porte que le Bauleiter avait dans son dos. Quand elle s'ouvrit, Duchez aperçut par l'embrasure une vaste pièce où des secrétaires tapaient à la machine à écrire. Un sous-officier entra, et murmura quelques mots à l'adresse de son chef qui, priant Duchez de l'excuser, repoussa son fauteuil et alla vers la porte demeurée ouverte. S'appuyant de la main sur le chambranle il prit connaissance d'un papier qu'on lui montrait et donna des ordres, tournant le dos à Duchez. Sans le perdre de vue, notre camarade s'approcha de la pile de documents posée sur la table puis souleva d'un doigt le plan que Schnedderer avait examiné. Une inscription en lettres gothiques lui apparut, et il lut STRENG GEHEIM (très secret). Le plan du dessous portait la même inscription, suivie du même numéro, et Duchez en déduisit que l'ensemble de la pile était fait de copies.
Reculant d'un pas, puis de deux, puis de trois, il explora du regard la configuration de la pièce, et constata que le grand miroir pendu au-dessus de la cheminée était légèrement incliné. Reculant davantage, il mesura mentalement l'intervalle qui séparait ce miroir du mur et se dit qu'il pourrait y glisser le plan. Schnedderer continuait de lui tourner le dos, parlant toujours. Quelques secondes plus tard, le document du dessus de la pile se trouva caché derrière le miroir, non sans que Duchez eût été obligé de le déplier tant il était épais.
Schnedderer se détourne enfin, lui jette un coup d'œil distrait, ne remarque rien. Il désigne au peintre les échantillons qu'il a choisis et lui ordonne de commencer son travaille lundi suivant.
Le lundi à huit heures du matin,René Duchez ce présenta au poste de garde de la rue de Geôle. Il n'espérait pas que le vol serait passé inaperçu et il savait que les soupçons devaient fatalement se porter sur lui.
Son pot de colle à la main, ses rouleaux sous le bras, il passe gaillardement devant le poste de garde et s'installe dans le premier bureau à retapisser. Pendant deux heures, il chante des romances en travaillant, et un soldat doit venir l'informer que sa voix de fausset tourmente les officiers. Duchez arbora un sourire de crétin déçu et demande quand il pourra voir le bauleiter Schnedderer. Il est maintenant tout à fait rassuré: le vol n'a pas été découvert et il ne lui reste plus qu'à récupérer la carte.
- Le bauleiter Schnedderer n'est pas là, répond le soldat.
Et il ajoute finement: si vous voulez le voir, il faudra prendre le train de Saint-Malo ...
- J'attendrai plutôt, dit Duchez avec un rire frais. Il sera là demain?
- Ni demain ni après-demain: il a été muté. C'est le bauleiter Keller qui le remplace ici.
Adieu muet et désespéré à la carte: Duchez n'entrera plus jamais dans le bureau au miroir. Sa plus prochaine destination semble devoir être un cachot de la Gestapo. Car si Schnedderer a été muté aussi soudainement, ce ne peut être que par mesure disciplinaire, à la suite de la disparition de la carte. Pourquoi Duchez n'est-il donc pas déjà arrêté? Il renonce à comprendre. Il aime la fantaisie, mais à présent, il a l'impression de nager en pleine folie. A cinq heures, il a terminé son travail et quitte l'immeuble sans être inquiété. Il dîne de bon appétit et dort comme un loir. Le lendemain matin, il se présente au poste de garde avec son fourbi de peintre et demande à voir le jeune lieutenant chargé des travaux. On l'appelle.
- C'est pour le bureau du commandant Keller, lui explique Duchez. Je commence quand?
- Mais il n'en a jamais été question! Le contrat ne prévoyait que les deux bureaux que vous avez faits hier.
- C'est le commandant Schnedderer qui me l'avait personnellement demandé. Il a dû en toucher un mot à son remplaçant ...
Troublé, le lieutenant accompagne Duchez dans le bureau au miroir et fait son rapport.
- Pas au courant! tonne le bauleiter Keller. D'ailleurs, notre budget ne nous le permettrait pas.
Duchez arbore son sourire de crétin incompris et explique qu'il n'avait pas été question d'argent entre le bauleiter Schnedderer et lui. En fait, il avait offert de faire le travail gratuitement, en gage d'amitié pour l'armée allemande. Une émotion vraie adoucit le visage du lieutenant. Duchez baisse pudiquement les yeux. Keller lui assène dans le dos une tape affectueuse et donne au lieutenant l'ordre de faire enlever tous les meubles qui sont dans son bureau, afin que le bon peintre puisse travailler. Duchez proteste avec énergie. Il ne veut pas que les soldats allemands se donnent cette peine. D'ailleurs, c'est inutile: il réunira tous les meubles au centre de la pièce et les recouvrira d'une bâche. Il a l'habitude de travailler ainsi. Le bauleiter apprécie cette délicatesse supplémentaire. Le lieutenant déborde d'amabilité. On est entre braves gens. C'est un pauvre diable d'électricien, qui a travaillé lui aussi dans l'immeuble de la Todt, que l'on malmènera quelques jours plus tard pour lui faire avouer le vol.
« Mais quelle carte?  répétera-t-il des heures durant, la mine hébétée. On finira par le relâcher. Duchez, lui, ne sera pas inquiété.
La carte, qui mesurait trois mètres de long sur soixante-dix centimètres de large, arriva à Londres le 21 juin 1942 dans les bagages du colonel Rémy , chef du réseau Confrérie Notre-Dame, dont dépendait pour ses liaisons le réseau de Duchez. Elle révélait, à l'échelle du 1/50000, ce que devait être le Mur de l'Atlantique entre Cherbourg et Honfleur, avec ses blockhaus, ses lance-flammes et ses batteries de marine. Les spécifications techniques des principaux ouvrages étaient indiquées, ainsi que la portée et les angles de tir de chaque batterie, l'emplacement des dépôts de munitions et de vivres, les réseaux téléphoniques et les différents postes de commandement.
Extrait du tome III de "Mémoires d'un agent secret de la france libre" par le Colonel Remy :
"Le plan que je viens de sortir d'une des deux boîtes en carton et que je déploie maintenant devant P…,un lieutenant-commander, officier de l’Intelligence Service, est trop grand pour tenir dans la cabine sur toute la longueur.
- Nom d'un chien! s'exclame P ... Qu'est-ce que c'est que ce machin-là?
Le «machin» porte en un coin, tracée en caractères gothiques, la mention «STRENG GEHEIM». C'est lui que Lavoisier (le commandant Berthelot) m'a remis, enfermé dans un gros pli, la veille de l'arrestation de Paco .
- Incroyable! s'exclame P ... Mais savez-vous que c'est le plan du Mur de l'Atlantique, depuis Cherbourg jusqu'à Honfleur, que vous apportez là?
A Londres, les officiers de renseignements alliés étudièrent cette merveille avec une admiration teintée de mélancolie. Car il était certain que les Allemands, après le vol de la carte, allaient modifier leurs plans, et que le Mur réel ne ressemblerait pas à celui que les ingénieurs de la Todt avaient conçu et dessiné sur la carte dérobée par Duchez. Cette conclusion était en effet logique, mais il était écrit que, jusqu'au bout, la logique n'aurait pas la moindre chance de s'insérer dans cette histoire démentielle. Les chefs de la Todt, atterrés, ne prévinrent pas la Gestapo du vol de la carte, ni l'État-Major de la Wehrmacht, ni même leurs supérieurs hiérarchiques. Les travaux furent entamés conformément au plan établi. Quelques semaines plus tard, quand les premiers rapports sur les réalisations en cours arrivèrent à Londres, les officiers de renseignements crurent à leur tour qu'ils plongeaient en plein délire. Mais les photos aériennes interdirent de conserver le moindre doute : les Alliés possédaient bien le plan complet et détaillé du Mur de l'Atlantique dans la future zone de débarquement.
... Deux ans se sont écoulés depuis l'exercice de prestidigitation de René Duchez, mais l'État-Major allié s'intéresse toujours aussi passionnément aux blockhaus du Mur. Tel un architecte consciencieux, il délègue sur le chantier des inspecteurs très discrets qui surveillent l'avancement des travaux. Connaître l'emplacement et la forme d'un blockhaus, c'est bien. Mais découvrir la qualité du béton employé pour l'édifier, le poids de son armature, la surface des embrasures, c'est mieux. René Duchez excelle à cet exercice. A midi, il entre dans les petits bistrots de la côte que fréquentent les travailleurs de la Todt. Il arbore son sourire de crétin vaniteux et parle métier, laissant entendre qu'il a construit, en son temps, de formidables ouvrages destinés à défier les siècles. D'une langue pointue, il laisse tomber quelques critiques. On s'énerve. On le jetterait volontiers dehors. Il y a toujours un malin pour prendre un bout de papier et démontrer à Duchez, crayon en main, qu'il n'est qu'un crétin incompétent, Duchez opine tristement, paye une tournée et s'en va après avoir fourré le papier dans sa poche.

il est a signaler que ce vol de plan par René Duchez ne fait pas l'unanimité... mais le fait est là ! le plan a bien été volé, et a bien atterri a l'intelligence service, ce qui a fortement contribué au choix de la Normandie pour le débarquement.

cette aventure inspira (de loin) une comédie en 1970 dont le role principal est interpreté par Bourville sur un scenario du colonel Remy himself et réalisé par Albert CAMUS : "Le mur de l'atlantique"

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Thomas Dietrich
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